Alors que les médias cèdent à la sirène du Grand village mondial, peut-on tenter de faire une géographie du Monde globalisée « autrement », comme on le fait modestement au Café géo ? Les grands États marchands qui succombent au protectionnisme et pestent contre les délocalisations, est-ce encore de la mondialisation ? L’Organisation mondiale du commerce qui, d’échec en échec, n’arrive plus à conclure les célèbres rounds des années d’après-guerre, est-ce le grand marché mondial dont on parle ? Les grandes firmes qui se font la guerre pour rafler les approvisionnements en matières premières devenues rares, sont-elles dans une bataille rangée qui serait mondialisante ? Quant au réveil de la Chine, de l’Inde ou du Brésil, « concurrents de plus en plus redoutables et sous-traitants de moins en moins dociles » (E. Lechypre, L’Expansion, n°709, qui a inspiré ces lignes), annoncent-ils autre chose qu’un nouvel ordre qui n’est pas mondialisé ? Certes, personne ne conteste l’ouverture des marchés financiers, l’impact des nouvelles technologies, mais le « monde plat » dont parle J. Stiglitz paraît bien, quelque part, une vue de l’esprit, tout comme le monde homogène et pacifié, prédit par T. Friedman. Ou alors, on penchera pour une mondialisation politique, voire conflictuelle...

Au secours, les États reviennent !
Le terrorisme, les privatisations, les déréglementations manquées, les scandales financiers font que les Etatsuniens plébiscitent à nouveau l’État. L’État est entrain de rhabiller les entreprises avec un corset de règlementations, telle la loi Sarbanes-Oxley sur la transparence financière, tels les dossiers sur « les OGM, le commerce humain, le commerce électronique » selon P. Laudicina, du Global Business Policy Council, spécialisé dans la prospective. Les États n’ont pas joué le jeu du rêve multilatéral des années 1990 et toute l’ardeur d’un Pascal Lamy ne suffira pas à sortir les négociations de l’ornière de Doha. Et les Etats-Unis ne montrent pas l’exemple avec la technocrate Susan Schwab qui signe des accords bilatéraux de libre-échange. En Europe, ce n’est guère mieux avec l’électricien Endesa protégé des convoitises allemandes par l’État espagnol, ou Suez barricadé contre l’Italien Enel par l’État français. Et qu’on ne croie pas que la Chine va devenir le nouvel eldorado : elle va construire ses TGV, ses avions et ses centrales toute seule, ou presque.
Les larmes des pays riches sur l’industrie textile et sur l’électronique disparue ou délocalisée ne sont pas encore sèches que déjà des secteurs entiers reviennent sous le giron des États protecteurs : la santé, l’énergie et les matières premières. Les incartades d’Hugo Chavez au Venezuela ont fait céder 60% des filiales étrangères à la firme locale Petroleos. C’est Evo Morales en Bolivie qui nationalise les exportations d’hydrocarbures. Et en Équateur, la firme pétrolière étatsunienne Oxy a été priée de faire ses valises... Il n’y pas là que du nationalisme alimenté de fierté indienne, mais la prise de conscience que les produits de base sont devenus rares et chers et qu’ils sont, selon Philippe Chalmin, patron du Cyclope, « le premier enjeu de la puissance ». La Chine qui a produit en 2005 autant d’acier que la France et l’Allemagne réunies est devenue très gourmande. Les produits agricoles et énergétiques sont échangés sur des marchés sous pression : les hydrocarbures deviennent un enjeu entre Chine et Etats-Unis arbitrés... par la Russie. Hervé Juvin, d’Eurogroupe Institute prévoit qu’avec le rattrapage économique de nouvelles nations, le modèle libéral ne sera pas seul à mener l’économie mondiale : des modèles dirigistes russe ou chinois, voire un modèle islamiste pourraient combiner efficacité économique et religion.
Les Etats-Unis : de moins en moins pour le libre-échange
« J’aime l’Inde. J’adore le peuple indien. Mais je ne peux pas supporter que notre pays s’apprête à sacrifier 14 millions de postes détenus par des familles américaines dans les dix prochaines années pour créer des emplois à l’étranger » plaide le journaliste Lou Dobbs, qui anime une émission quotidienne sur les Broken Borders. Il relaie ce qu’écrivaient déjà, à deux ans d’intervalle Stiglitz et Samuelson, tous deux Nobel d’économie. Et il exprime le ressentiment grandissant des Etats-Uniens devant les conséquences de l’Alena qui aurait fait disparaître près d’un million d’emplois. Du coup, même lorsque la Chine est le mieux offrant pour le rachat d’une compagnie pétrolière, Unocal, la transaction se fait entre compagnies étatsuniennes. Pour l’ouverture commerciale, elle se fait de plus en plus dans un cadre bilatéral : selon Robert Zoellick, ancien représentant au commerce, les pays avec lesquels les Etats-Unis négocient représentent « le troisième marché d’exportation et la sixième économie mondiale ». Quant à Félix Rohatyn, ancien ambassadeur des Etats-Unis en France, il s’alarme de l’accumulation de capitaux dans les pays extravertis comme la Chine, le Japon et les producteurs de pétrole, et il estime que les participations chinoises pourraient inquiéter les opinions publiques.
L’OMC, un club d’égoïstes
Même si Pascal Lamy plaide pour « l’intégration au commerce mondial qui profite au plus grand nombre », personne n’est dupe. Dans les pays riches, les droits de douane se traînent à des niveaux très bas (5 à 8%) sauf dans le textile. Mais l’Inde est beaucoup mieux protégée (12% mais le « niveau consolidé » pourrait être 35%) et les pays en développement ne s’ouvriront que lorsqu’ils recevront en échange des concessions sur l’agriculture. Quel chantier que l’agriculture ! Avec quatre tranches de tarifs et 28 coefficients, des systèmes de protection qui sont radicalement différents (droits douaniers pour l’Europe, subventions pour l’Amérique du Nord), on est au royaume d’Ubu. L’Inde taxe les huiles qui entrent à 300%, la Thaïlande la soie à 220%. Quant au lait et au riz qui entrent au Japon, il faut compter, en valeur, 1740% de taxes pour le premier et 700% pour le second... La solution, pour l’instant, est celle des accords bilatéraux, des règles qui prolifèrent et la loi du plus riche qui impose ses règles à ses partenaires.
Le pétrole met le feu aux poudres nationalistes
Lorsqu’Evo Morales a envoyé l’armée bolivienne occuper les sites de production d’hydrocarbures en mai 2006, il s’est justifié en proclamant : « nous ne voulons plus être un État mendiant ». Désormais, les compagnies parapétrolières et les majors du pétrole y regardent à deux fois avant d’investir. Et les Etats riches mènent des représailles sur les ventes d’armes ou le commerce. Avec l’Inde et la Chine (soit la moitié de l’accroissement de la demande) qui s’alignent sur les exigences des producteurs, ce sont 60 milliards de tonnes de pétrole (le tiers des réserves prouvées) qui sont l’enjeu de batailles diplomatiques et de flambées nationalistes, de l’Amérique latine à l’Asie centrale. L’Arabie saoudite, premier producteur mondial, freine l’exploration alors que la demande explose. Et en Irak (deuxièmes réserves prouvées), les champs de pétrole sont inaccessibles alors qu’en Iran, les équipements de la compagnie nationale sont quasi obsolètes. Quand Dick Cheney fait une tournée diplomatique dans le Caucase pour convaincre les Etats de faire passer l’oléoduc, c’est la Russie qui gronde. La même Russie qui a coupé cet hiver l’approvisionnement en gaz de l’Ukraine... Et l’Afrique ? Elle est plus que jamais un champ de convoitises pour les Etats-Unis et la Chine (qui aide à la reconstruction de l’Angola et qui achète du pétrole au Soudan qu’elle revend à l’Europe). Au Nigeria, les pipelines, cible des pillards, ne sont pas sécurisés.
La première mondialisation qui avait vu au 19e siècle les capitaux, l’information et les réseaux se multiplier considérablement a connu une euphorie à la Belle Époque. Avant que la guerre et la Grande dépression des années trente sonnent le repli sur soi et le protectionnisme jusque dans les années soixante-dix. Aujourd’hui, les conflits localisés entament la mondialisation actuelle. Le protectionnisme refait surface. La Chine et le Brésil apprennent à se passer des pays riches. Le moteur de la Triade est en panne. La mondialisation pourrait bien être terminée.
Gilles Fumey
Pour en savoir plus :
Retrouvez tous les articles sur la mondialisation publiés sur le site des Cafés géographiques : http://www.cafe-geo.net/recherche.p...
Dossier Mondialisation du site des Cafés géo
L’Expansion, n° 709.
Thomas Friedman, La terre est plate, Saint-Simon, 2006.
Joseph E. Stiglitz, Un autre monde contre le fanatisme du marché, Fayard, 2006.
