Beaucoup d’entre nous auraient aimé se charger de cette corvée : écrire un livre pour déclarer sa passion au vin. Pivot s’excuse de n’avoir aucune compétence particulière, mais outre qu’il est natif du Beaujolais, qu’il a pratiqué dans sa longue vie journalistique le vin chez les écrivains, il n’est pas moins qualifié que tout Français qui veut consacrer quelque parcelle de sa vie à déclarer sa flamme au vin. C’est à ce titre que la France est l’un des grands pays du vin dans le monde. Car elle en a fait un objet de culture. « La culture de la vigne, mais aussi la culture pour l’esprit » écrit Bernard Pivot. Et que viendraient faire les géographes autour des barriques si ce n’est rappeler avec l’auteur que « le vin est un produit universel de consommation » ?
Le double plaisir que s’offre Pivot (comme on parle de la double peine), c’est « d’écrire sur le vin après l’avoir bu ». Il n’oublie pas les écrivains, les cinéastes et tous les artistes qui ont célébré le vin et en ont fait un objet d’art. Ni moins les vignerons qu’il assimile à des auteurs signant des œuvres qu’il « faut toujours avoir à découvrir ».
Entamant cette géographie viticole vagabonde par une évocation du « vin d’honneur », Pivot évoque les différentes variations locales du lever du verre tout en pestant contre le rite des toasts dans l’aire caucasienne, russe et chinoise. Il connaît bien sa géographie du vin français, se risque un peu sur le porto et le xérès mais il ne va guère au-delà. On lui pardonnera cette francophilie en pleine déconfiture du vin français - encore que les ventes se soient à nouveau améliorées aux Etats-Unis cet été 2006.
On entre dans le dictionnaire par de grandes portes géographiques que l’alphabet ouvre avec l’Alsace et ferme à Yquem. Sur la route, on croise beaucoup de monde, de prestigieux soûlographes comme Charles Bukovski en Antoine Blondin - que nous vîmes jadis à Apostrophes -, beaucoup d’hommes qui ont fait le vin dans les vignobles, les chais et les marchés, pêle-mêle Claude Bernard, Georges Vernay, Georges Duboeuf, Don Pérignon ou les familles Krug, Lur-Saluces, Rothschild sans omettre les grands dieux dont Bacchus, voire le Christ à la table des disciples. Ces hommes sont souvent oubliés des commentateurs de la vigne qui aiment par-dessus tout les sols et les climats. A tort, comme l’a montré Roger Dion. Ces hommes sont acteurs sur des lieux qui ne laissent jamais indifférents le journaliste, profession par essence « de terrain ». Les grands vignobles comme les petites appellations sont peints par petites touches géoculturelles, avec ce rien de gouaille inséparable du gône qu’est resté Pivot, même parisianisé par le Figaro. De belles expressions surgissent de sa plume trempée dans l’art du vin, telle ce Bordelais qui est « peut-être le seul exemple au monde de décolonisation parfaitement réussie ». Mise en regard avec la Bourgogne qui est « une puissance coloniale » du vin, scrupuleusement étudiée jusque dans ses retranchements du marché belge, la métaphore vaut son jeu dans ce sac à malices de la géographie. Pivot a du talent à imaginer le chardonnay montant au nord de la Bourgogne, croisant le gamay né à Saint-Aubin, s’installant au sud : selon lui, ils ont dû se croiser à Tournus, chez le chef Jean Ducloux...
Agrémenté d’une visite à l’Auberge de l’Ill où l’on communie au choix du sommelier Serge Dubs et son pinot Les neveux, et de bien d’autres visites, le livre est une initiation géographique au vin. Pour qui ne connaît pas les subtilités de Saint-Emilion, de Gaillac ou du jurançon, de la Provence, du val de Loire, du Beaujolais, Pivot réserve de subtiles dissertations. Celle sur les « côtes et coteaux » à qui il consacre un peu plus de trois pages, en bon élève de Vidal de la Blache qui a dû piéger son regard de gosse rêveur à l’école communale, mériterait une mention (on ne dira pas ici pourquoi).
On a du mal à trinquer à la santé de notre chantre du beaujolais avouant une faute dont l’absolution nous coûte : il n’aime pas le vin jaune. Certes, le vin de Château-Chalon n’est pas un vin facile, il ne peut être ni jeune, ni « nouveau », ni maquillé et il ne se livre pas spontanément. Mais qu’après tant d’années à boire et à manger, le vin jaune n’ait rien inspiré à notre amateur nous inquiète. Sinon pourquoi Paul Claudel aurait-il écrit : « le vin est un professeur de goût, et nous formant à la pratique de l’attention intérieure, il est le libérateur de l’esprit et l’illumination de l’intelligence » ? (cité p. 180). Mais dans un sursaut de générosité pour ses pages ailleurs inspirées, on lèvera un verre à Bernard Pivot qui a signé ici un livre savoureux et qui méritait bien le château-grillet offert par son éditeur.
Compte-rendu : Gilles Fumey
Deux grands oublis en bibliographie :
Le vin et le divin, de Jean-Robert Pitte qui a pourtant inspiré de nombreuses pages de ce dictionnaire : Le vin et le divin (Jean-Robert Pitte)
Histoire de la vigne et du vin en France, des origines au 19e siècle de Roger Dion, Flammarion (1959), 1990.
