La puissance des Etats-Unis ne cesse de fasciner. On la constate et on l’observe ; on l’analyse. Parfois, on la subit et on la dénonce. Mais le fait est là, incontestable : cette hyperpuissance est réelle et on ne peut la remettre en cause. A l’aube du XXIe siècle, les Etats-Unis exercent en effet dans de nombreux domaines un leadership. En matière politique, militaire, stratégique, scientifique ou culturelle, la domination américaine est telle qu’on qualifie bien souvent ce pays d’empire dont la sphère d’influence s’étend à la planète toute entière. Toutefois, si elle est indéniable, cette hégémonie interroge : son origine et ses modalités sont l’objet de nombreux questionnements. Pire, dans un monde qui en a fini avec le bipolarisme de la Guerre froide, la suprématie américaine entraîne une nouvelle donne géostratégique que les attentats du 11 septembre sont venus complexifier. Plus que jamais, pour comprendre le monde tel qu’il est et où il va il faut s’interroger sur la place et le rôle que les Etats-Unis jouent aujourd’hui sur la scène mondiale.
C’est l’objectif que s’est fixé Gérard Dorel, Inspecteur Général honoraire de l’Education Nationale, ancien Professeur à l’Université Paris 1 et spécialiste des Etats-Unis : dans cet Atlas de l’empire américain. Etats-Unis : géostratégie de l’hyperpuissance, publié à point nommé par les Editions Autrement à l’occasion du dernier Festival de St-Dié qui a célébré - avec un peu d’avance - le baptême de l’Amérique en 1507, l’auteur explore les territoires de l’impérialisme américain et passe ainsi en revue les facteurs constitutifs de cette hégémonie.
La puissance des Etats-Unis reposent avant tout sur les mythes qui découlent de l’histoire du peuplement et de la nation américaine : si la conquête du continent est le projet des premiers colons, très vite, cette domination s’étend à tout le continent, d’abord les Antilles puis l’Amérique du Sud. Dès 1823 (doctrine Monroe), les Etats-Unis dénoncent les velléités européennes en Amérique latine. Très vite, cet expansionnisme s’étend aux îles du Pacifique puis à l’Alaska, ce qui permet de défendre la côte Ouest du pays et de contrôler une partie du trafic dans cet océan. Si les bases de l’empire sont précocement en place, c’est véritablement après la Première guerre et surtout la Deuxième guerre mondiale qu’il prend son essor : les Etats-Unis jouent un rôle décisif dans la victoire contre le nazisme et le fascisme et le modèle américain sort des conflits auréolé de prestige. La Guerre froide qui s’ensuit est marquée par l’affrontement des deux blocs ; la chute du bloc communiste en 1991 assure désormais la suprématie américaine. Dans une certaine mesure, cette rivalité américano-soviétique a permis aux Etats-Unis de développer les vecteurs de son impérialisme tels qu’ils sont à l’œuvre aujourd’hui.
La deuxième partie de l’ouvrage passe ainsi en revue les éléments constitutifs de la puissance : les hautes technologies et la recherche scientifique, les firmes multinationales et les investissements américains dans le monde, la puissance commerciale et le rôle politique de la dette, l’agrobusiness et la stratégie de l’aide au développement. La dimension culturelle n’est pas oubliée : les industries culturelles (cinéma, musique, alimentation) imposent un modèle culturel dominant et les églises américaines s’immiscent dans les consciences du monde entier. Cet impérialisme tel qu’il est décrit donne à voir la mondialisation sous un jour nouveau : l’image habituelle de la Triade est mise à mal par le poids écrasant des Etats-Unis dans tous les domaines par rapport à l’Europe et au Japon.
Cette hégémonie est toutefois contestée ; c’est l’objet de la troisième partie. La nécessité de garantir les approvisionnements énergétiques entraîne une nouvelle donne géopolitique, sur fond d’américanophobie croissante dans certaines régions du monde. La guerre pour le pétrole se double d’une guerre contre le terrorisme. A leur porte, leur autorité est contestée : la dénonciation de l’impérialisme américain se diffuse ainsi dans l’Amérique latine, dans la lignée du castrisme et trouve un écho dans une ligné de jeunes chefs d’Etat, comme Hugo Chavez.
Cet impérialisme ne va pourtant pas de soi : l’une des limites de l’ouvrage est de ne s’intéresser qu’aux piliers matériels de la puissance américaine alors que la débâcle irakienne et la crise de la démocratie traduisent la fragilité du pays. Si ses valeurs s’exportent à l’échelle de la planète, son monopole et son hégémonie sont contestés. Pire, un sondage récent a montré que dans différents pays du monde, George W. Bush est perçu comme la deuxième menace (après Oussama Ben Laden) contre la paix du monde : la guerre contre le terrorisme et l’axe du mal ne fait pas l’unanimité à travers le globe. Les Etats-Unis constituent-ils encore aujourd’hui un modèle ?
Il n’empêche, cet Atlas de l’empire américain reste un ouvrage dense qui dresse un bilan de l’hyperpuissance étatsunienne. Il vient à point nommer pour comprendre les évolutions actuelles du monde. Il faut enfin souligner la qualité des cartes (réalisées par Madeleine Benoît-Guyod) qui sont quasiment toutes à l’échelle mondiale et qui permettent de remettre en perspective cette hégémonie américaine.
Compte rendu : Yann Calbérac
