La trentaine de géographes réunie à la Bibliothèque nationale de France pour découvrir les globes de Coronelli, nouvellement exposés, est d’emblée séduite par les dimensions et la beauté de ces deux oeuvres d’art uniques au monde.
La visite est commentée par Hélène Richard, conservatrice en chef des cartes et plans à la Bibliothèque nationale de France et responsable de ce projet scientifique. Mme Richard nous indique en préambule que c’est pour elle une très grande fierté de pouvoir présenter au public ce qu’elle considère comme les plus belles cartes du monde. Objets scientifiques à l’origine, reconnus pour leurs qualités techniques au XIXe siècle, les globes de Coronelli sont appréciés aujourd’hui pour leurs qualités esthétiques.
Données techniques
Chaque globe mesure 3,87 m de diamètre et pèse 2,3 tonnes. Le globe et son support du XVIIIe siècle pèsent 23 tonnes, donc les deux globes pèsent ensemble près de 50 tonnes. Ils sont situés ici au premier étage et il n’était donc pas possible, étant donné le poids des globes, de présenter les supports (le sol et le plafond ont cependant dû être renforcés). Les globes sont exposés dans leur position de base : ils ont un balourd, c’est-à-dire une position dans laquelle ils se stabilisent. Si le projet du XVIIIe siècle de les rendre mouvants n’a pas abouti, il est prévu aujourd’hui de les faire tourner, éventuellement. La surface de chaque globe fait 50 m2, ce qui représente donc un total de 100 m2 de peinture (soit une fois et demie la superficie des Noces de Cana de Véronèse). Leur ossature est en bois (sans doute du poirier), recouvert d’une toile. Chaque globe est muni d’une trappe de visite et d’une trappe d’aération.
Pourquoi les globes sont-ils présentés ici, dans le hall Ouest ? Parce qu’on pouvait entrer dans cette partie de la Bibliothèque nationale de France : il a fallu démonter une partie de la façade et les transporter en les roulant (dans le hall, un film montre des images très impressionnantes du transport et de l’arrivée des globes sur le site, de nuit, en convoi exceptionnel, et permet de mieux se rendre compte de leur dimension dans un site urbanisé). Dans le hall Ouest, l’espace est très restreint : la hauteur sous plafond est de 6,70 m, alors que les globes font presque 4 m de haut. Les scénographes Jean-Jacques Bravo et Sophie Roulet ont proposé un espace très sombre, sans lumière parasite et où toute la lumière disponible est dirigée vers les globes. Prochainement, les parties vitrées de la façade seront occultées. Il est difficile pour le public de bien observer les hémisphères Nord de chacun des globes, mais plusieurs suggestions d’amélioration ont été repoussées. Installer un miroir au plafond aurait ajouté de la lumière dans cet espace restreint et la glace aurait produit un effet de kaléidoscope inopportun. Une échelle ou une galerie devrait être accessible aux personnes handicapées et limiterait là aussi un espace déjà restreint. Il a donc été privilégié l’accès aux reproductions imagées des globes sur les murs qui les entourent pour mieux voir les détails.
L’histoire des globes
Les globes de Coronelli ont été commandés par le cardinal d’Estrées, ambassadeur extraordinaire de Louis XIV à la cour de Rome. Le cardinal d’Estrées avait vu, à Rome, des globes de 1,75 m de diamètre, fabriqués pour le duc de Parme par Coronelli (ces globes ont disparu depuis). Impressionné, il en avait commandé de plus gros pour Louis XIV à ce même Coronelli. Ce sont les plus grands globes anciens parvenus jusqu’à nous. Il semble que cette commande ait été un cadeau de courtisan : le cardinal d’Estrées espérait obtenir la direction du Conseil de conscience du roi. Le coût des globes reste inconnu : il reste des choses à découvrir sur eux. Coronelli, un moine franciscain, les fabrique entre 1681 et 1683, après avoir effectué un énorme travail de compilation. Il repartit ensuite à Venise. Les supports, la dédicace et des peintures allaient être effectués par d’autres. Coronelli fonda alors, en 1684, l’Académie des Argonautes, qui est la première société de géographie du monde, avant de publier l’Atlante Veneto et de devenir le cosmographe de la Sérénissime République de Venise. Puis les globes attendirent plus de vingt ans avant d’être installés non pas à Versailles, pour lesquels ils auraient été conçus (cf. leur iconographie), mais où ils n’ont jamais été exposés, mais au château de Marly, le château privé et particulier de Louis XIV, en 1703, d’où leur nom de globes de Marly. Ils y étaient présentés avec des documents cartographiques et géographiques, donc dans un cabinet de géographie. Louis XIV, qui a pu les voir en 1704, bénéficiait d’une lunette et une mezzanine pour mieux les observer. Les globes ont été installés avec un piétement (les emmanchements sont postérieurs). Le support avait été créé par Mansart avec des sculpteurs, des fondeurs, des peintres, notamment Claude III Audran et François Desportes, peintres en vogue à ce moment-là. Les globes n’apparaissent dans les comptes publics pour la première fois qu’en 1703 (car il s’agissait à l’origine d’une commande privée).
En 1715, Louis XIV, qui allait mourir la même année, les attribua aux collections publiques dans ce qui allait devenir la Bibliothèque nationale de France : cette décision du roi de retirer les globes de Marly a permis de les sauver. On installa alors ces collections publiques rue de Richelieu et on construisit un salon des Globes, selon les plans de l’architecte Robert de Cotte. En 1782, le salon des Globes fut ouvert aux lecteurs de la Bibliothèque royale, qui pouvaient observer les globes (alors très enserrés) d’en haut par une mezzanine. En 1875, une exposition sur la géographie, relayée par la Société de Géographie, a permis à beaucoup de découvrir les globes, mais le personnel de la Bibliothèque nationale voulait se débarrasser de ces objets. Les globes restèrent là jusqu’au début du XXe siècle, époque à laquelle le salon des Globes fut démoli pour créer la salle des Périodiques, dite salle Ovale. En 1914, ils furent retirés et séparés en deux demi sphères pour être emportés à Versailles, mais la guerre a empêché leur installation.
En 1915, fixés définitivement et renforcés, ils furent relégués dans des caisses à l’orangerie de Versailles, où, conservés dans de mauvaises conditions, ils ont beaucoup souffert, car une caisse n’est pas un lieu idéal pour la conservation (le globe céleste était en moins bon état que le globe terrestre). Après leur redécouverte, les globes, sales, furent nettoyés. Ils furent présentés en 1980 lors de l’exposition Cartes et Figures de la Terre au centre Georges-Pompidou. Il y eut ensuite des projets d’installation à Versailles, puis à la Halle aux moutons de la Villette (où ils ont été stockés temporairement). Le musée de Marly a souhaité les exposer puis a renoncé au projet pour des raisons financières. Les globes avaient été alors remontés sur leur support du XVIIIe siècle (un montage qui avait duré près de neuf mois !). Ils ont été de nouveau présentés en 2005 pour la rénovation du Grand Palais pendant deux semaines, par décision du ministre de la Culture, et vus par 500 000 personnes. Le public venait pour voir le Grand Palais et revenait en disant qu’il avait vu les globes ! Les globes ont été entreposés à Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette, où ils étaient très encombrants. Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France, a envisagé, dès son arrivée, une présentation au public, ce qui est fait depuis le mois d’octobre 2006.
Les globes sont en installation définitive dans ce hall Ouest. Il convient de mentionner le mécénat de Natexis Banques Populaires, qui a pris en charge le déménagement et l’installation des globes à la Bibliothèque nationale de France.
Le globe céleste
Le globe céleste représente l’ensemble de l’Univers avec la Terre au milieu. L’ensemble des planètes et des étoiles est situé à distance équivalente de la Terre. Les constellations sont conformes à la configuration du ciel le jour de la naissance de Louis XIV, le 5 septembre 1638. Le globe présente 1 880 étoiles et 72 constellations. Pour confectionner le globe céleste, Coronelli signale qu’il a utilisé les travaux de Cassini. La connaissance de l’hémisphère austral était devenue meilleure grâce aux compléments au catalogue de Tycho Brahe. A l’époque, on bénéficiait déjà de lunettes astronomiques de bonne qualité grâce à la taille des verres de façon régulière.
Fixés à l’emplacement des principales étoiles, des clous de différentes grosseurs correspondent à la magnitude de l’étoile. A côté des dessins des constellations, les noms de celles-ci sont écrits en quatre langues : français, latin, grec et arabe. Le fait que le français apparaisse en premier est original. La présence de l’arabe s’explique par les contacts de Coronelli avec des savants de la Petite Académie à Paris (qui allait devenir l’Académie des inscriptions et belles-lettres), savants qui travaillaient sur des documents en arabe. Çà et là, un cartouche signale les circonstances de la découverte de l’étoile. Parfois, une comète est figurée, avec un texte explicatif. Le déplacement apparent du Soleil sur le globe est indiqué par une flèche et figuré par une ligne de laiton dorée, ce qui rappelle l’iconographie du Roi-Soleil. A l’époque, on savait déjà que la Terre tourne autour du Soleil. Un double réseau de lignes, en rouge et en noir, est figuré : un réseau avec les méridiens et l’équateur (système géographique) et un système qui correspond au plan de l’écliptique. Conformément à l’usage de l’époque, le cancer est appelé l’écrevisse. En 1781, Uranus, qui venait d’être découverte, a été ajoutée sur le globe, mais en très gros, ce qui montre que le globe était alors devenu un objet de décoration et non plus un objet de science.
Ces constructions de sphère sont destinées à faire comprendre, dans un processus presque pédagogique (de tels globes célestes étaient encore construits au début du XXe siècle). Coronelli, qui était un bon commerçant, a exploité son travail pour faire des réductions d’1,08, de 0,70, de 50 cm de diamètre et de très petits globes. Avoir un globe chez soi était perçu comme une marque de puissance. Une douzaine de paires sont conservées en France et il en existe aussi en Italie et en Autriche. Des globes plus petits ont été construits par Robert de Bogonville au XVIIIe siècle pour la navigation.
Sur les murs du hall Ouest, des panneaux de présentation ont été faits avec le Centre national d’études spatiales (CNES) pour comparer les connaissances des deux époques.
Le globe terrestre
Le globe terrestre est celui dont l’information a le plus vieilli. Un grand cartographe de l’époque, Philippe de La Hire, resta très prudent sur la valeur scientifique de ce globe. Coronelli a reçu des documents de Johan Blaeu (un Hollandais qui a fait paraître ce qui est considéré comme le sommet de la cartographie baroque) et de Sanson (issu de la cartographie hollandaise). De plus, il a utilisé des cartes de navigateurs, certaines récupérées de bateaux anglais pour le détroit de Magellan ou le Mississippi, qui étaient des sources très fraîches. Entre la confection des globes et 1704, les travaux de l’Académie des Sciences avaient beaucoup progressé et les globes paraissaient déjà vieillis ; ils le paraissèrent encore plus en 1782, car le problème des longitudes était alors résolu, ce qui amena alors des critiques assez vives quant à la validité scientifique des globes qui ne furent pas étrangères à leur mise à l’écart. Une question demeure aujourd’hui : les globes ont-ils fait l’objet de corrections ultérieures à leur fabrication ? Leur présentation à la Bibliothèque nationale de France va peut-être apporter des nouveautés dans l’histoire des sciences et dans l’histoire politique. Il est certain que les quatre pôles ont subi de grandes réfections. Des prélèvements ont été effectués pour connaître les peintres. Le peintre Jean-Baptiste Corneille est intervenu sur le globe céleste. On ne sait pas qui a peint le globe terrestre. Était-ce Mignard ? Le Brun ? Ces peintures sont de fait en excellent état.
Les globes de Coronelli reflètent l’état des connaissances de l’époque ; si le grand planisphère de l’Académie des Sciences n’allait être édité qu’en 1696, Coronelli, grâce à la protection de Colbert, a pu avoir accès aux cartes qui devaient permettre de constituer le Neptune François, l’atlas nautique publié à la fin du XVIIe siècle pour les besoins des marins français. La Californie apparaît comme une île, ce qui était admis à l’époque, sans que Coronelli n’éprouve le besoin de l’expliquer (ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle qu’elle sera identifiée comme étant une presqu’île). L’Australie est déformée. Les côtes Nord et Ouest de l’Australie, alors bien connues, sont bien représentées. A l’inverse, les côtes Sud et Sud-est, pas du tout connues, apparaissent très floues. Pour la Nouvelle-Zélande, l’Ouest est connu, à l’inverse du Sud et de l’Est. Souvenons-nous que la théorie de la terre australe a couru jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, avant que les voyages de Kerguelen, de Cook et enfin de Dumont d’Urville ne permettent de situer cette terre beaucoup plus au Sud. Comme pour toutes les régions aux contours incertains, Coronelli met une ligne floue et applique un décor sur l’emplacement qui n’est pas connu (voir le cartouche du Nil, excentré sur la mer Rouge et l’Arabie, sur la photo ci-dessous).
Pour l’ensemble du globe, près de 600 inscriptions, certaines très longues, parfois sous la forme d’un grand panneau et accompagnées de figures, présentent, non pas des informations politiques à proprement parler, mais les ressources du monde de l’époque, par exemple la pêche à la baleine au Groenland, la chasse aux perles, les chasseurs d’autruches en Afrique, la fabrication du sucre, les vents, les conditions de navigation : tout cela est surreprésenté, à côté de curiosités, comme les poissons volants, les îles aux trésors, les anthropophages d’Amérique, ou de données historiques, comme le grand cartouche de Magellan. C’est un hymne au commerce et aux possibilités de découvertes : le passage du pôle Nord est toujours recherché à l’époque. Un cartouche est consacré au traité de Tordesillas. Le globe, construit après le traité de Nimègue, est serein, apaisé, pacifique, conforme ainsi aux nouvelles orientations politiques de Louis XIV (cf. la dédicace ci-dessous). L’intégralité des textes des cartouches nous est parvenue grâce à François Le Large, qui a recopié les inscriptions entre 1704 et 1715.
La dédicace à Louis XIV
A l’auguste majesté de Louis le Grand, l’invincible, l’heureux, le sage, le conquérant, César cardinal d’Estrées a consacré ce globe terrestre pour rendre un continuel hommage à sa gloire et à ses héroïques vertus, en monstrant les pays où mille grandes actions ont esté executées et par luy mesme et par ses ordres, à l’estonnement de tant de nations qu’il auroit pu soumettre à son empire si sa modération n’eust arresté le cours de ses conquestes et prescrit des bornes à sa valeur plus grande encore que sa fortune. 1683. Cet ouvrage a été inventé et achevé par le père Coronelli de l’ordre des mineurs conventuels.
Où voir les globes ?
Les globes de Corelli sont présentés, en accès libre, dans le hall Ouest de la Bibliothèque nationale de France, à Tolbiac, site François-Mitterrand, à Paris (13e arrondissement, quai François-Mauriac, métro Quai de la Gare ou Bibliothèque François-Mitterrand), du mardi au samedi de 9 h à 20 h, le dimanche de 13 h à 19 h, le lundi de 14 h à 19 (fermé le lundi matin et les jours fériés).
Bientôt un colloque
Un colloque consacré aux globes de Corelli se tiendra à la fin du mois de mars 2007 et des actes seront publiés.
Pour en savoir plus :
http://expositions.bnf.fr/globes/ar...
Hélène Richard, Les Globes de Coronelli, Seuil, 2006, 80 p.
Monique Pelletier, Les globes de Louis XIV. Les sources françaises de l’oeuvre de Coronelli, Imago Mundi, XXXIV, 1982, p. 72-89.
Cédérom : Les globes de Louis XIV. La Terre et le Ciel vus par Vincenzo Coronelli, coédition Bibliothèque nationale de France/Montparnasse Multimédia, 1999.
Cartes et Figures de la Terre, catalogue de l’exposition de Beaubourg de 1980.
Johan Blaeu, Atlas Major, Amsterdam, 1667, 12 vol.
François Le Large, Explication des figures qui sont sur le globe terrestre de Marly, 1713.
Liens Internet Le communiqué de presse de la Bibliothèque nationale de France : http://www.bnf.fr/pages/presse/doss...
Compte rendu : Michel Giraud
