Naturellement, on associe Martin Scorsese à New York, lui, le natif de Little Italy, qui a trainé ses guêtres sur ses bancs avant de promener sa caméra dans les dédales urbains de « la ville qui ne dort jamais ». Des visions partielles, donnant le quartier, ses arrangements avec la loi, ses malfrats et ses durs à cuir comme figures de ce qu’est New York (Les Affranchis, certes mais aussi Le temps de l’innocence qui, motif récurrent chez le réalisateur, fige la société, la bonne ici, dans des lieux imperméables les uns aux autres), au vagabondage d’un Taxi driver, appelant de ses vœux un déluge pour laver les rues de la crasse sociale.
Depuis le canardage final de De Niro, vidant son chargeur sur le souteneur d’une mineure (Jodie Foster), rien n’a changé dans le fracas de la ville auquel le cinéaste nous a habitués. Ou si, mais fallait-il encore être sensible au bergmanien A tombeau ouvert où les pérégrinations nocturnes d’un infirmier révélaient un adieu judicieux à New York. Son urbanité fantomatique a ressuscité chez le réalisateur l’envie de filmer l’Amérique à des temps et dans des bastions disparates au point que Les Infiltrés (The Departed, les défunts) est déjà salué comme le troisième volet d’un ensemble dont Gangs of New York et The Aviator constituent les précédents épisodes.
Une trilogie politique implacable où le cinéaste, catholique de souche italienne, revient sur les élans christiques, tels ces premiers plans de Gangs of New York où les préparatifs d’une rixe entre deux gangs opposés donnaient des similitudes avec La dernière tentation du Christ, les immigrés irlandais étant filmés comme les premiers chrétiens dans des catacombes au 19e siècle. On convient immédiatement que le choix de Boston, capitale de l’Etat du Massachussetts, centre historique du réveil patriotique au 18e siècle et de ses prétentions philosophiques, allait de soi.
Les plans du Capitole irisent ainsi de son dôme doré le regard de l’ambitieux Colin Sullivan (Matt Damon), frais émoulu de l’école de police mais cachant sous sa mise de WASP tout sourire, la traîtrise de la mafia irlandaise. Le petit prodige de la police d’État - gratin des officiers en civil - est une taupe ayant vendu son âme au diable Costello (Jack Nicholson) pour quelques douceurs alors qu’il n’était qu’un enfant. Son appartement, avec une vue imprenable sur ce bâtiment du pouvoir, révèle les désirs secrets d’un Rastignac américain, prêt à laisser tomber son père mafieux d’adoption pour peu qu’il puisse faire son droit et, qui sait, s’asseoir dans le siège d’un politique. Mais de l’autre côté de la rue.
Jeu de dupes, Les Infiltrés brassent les identités des protagonistes pour les faire flotter dans un parfum de mensonge. Le fils prodigue est un vendu, fieffé filou embrassant la loi de son pays pour la détourner du droit chemin. Billy Costigan (Leonardo DiCaprio), probe mais dont la généalogie de gangsters entache le blason, sert son pays dans l’ombre. Le voilà infiltré dans la garde rapprochée de Costello pour livrer les informations qui pourront, peut-être, faire coincer ce parrain.
Evidemment, le triangle scorsesien se forme à nouveau, liant les trois principaux acteurs (Damon, DiCaprio, Nicholson) dans des rapports père-fils ambigus. Dans un système où le double jeu et le faux règnent en maître, l’identité est inassignable, chacun devenant pour l’autre un Judas. C’est d’ailleurs sous la coupe de ce personnage de la Bible - ce réprouvé trouvant grâce depuis peu auprès des exégètes - qu’il faut comprendre les derniers films de Scorsese. Le premier espion de l’histoire, celui qui a édicté les bases de la traîtrise donna à la loi et au politique la nécessaire aide du renseignement. Dans Gangs of New York, la conscience de contrevenir à la sensibilité et à l’attachement de celui que l’on va poignarder dans le dos blessait un DiCaprio pourtant prêt à venger le meurtre de son père. Signe des temps, jamais les héros des Infiltrés ne sont assaillis par le doute moral car, « devant un flingue chargé, quelle est la différence entre un flic et un voyou ? », demande Costello. Les Etats-Unis ne seraient donc, comme le laisse supposer le dernier plan d’un rongeur sur fond de Capitole, « une nation de rats » ?
Compte rendu : Nicolas Bauche
