« Quoiqu’elles ne soient pas aussi fortes que les hommes physiquement, la nature a donné aux femmes des qualités pour compenser cela. Je ne parle pas de toutes les femmes, mais du genre de femme qui me fascine. La femme que j’aime mettre dans mes films est mieux à même de se tirer des problèmes que les hommes. » Les femmes téméraires se jouent donc des disparités géographiques pour s’émanciper des sociétés patriarcales. Car ces propos de Satyajit Ray, réalisateur indien commentant là sa propre œuvre, rejoignent le maniement du féminin dans deux films iraniens, Hors jeu, de Jafar Panahi (Ours d’argent, Berlin 2006) et Le regard, de Sepideh Farsi. Dans le sillage de Kiarostami, les horizons du cinéma minimaliste s’y inclinent pour dresser le portrait en pied du combat féministe dans un Moyen-Orient où la langue et la culture, aux racines indo-européennes, font exception.
A eux deux, Hors jeu et Le regard ouvrent une fenêtre temporelle, du match Iran-Bahreïn du 8 mai 2005 à cette fin d’année 2006, tant le film de Farsi gomme toute datation précise pour nous immerger dans l’Iran des années 2000, celui de Khatami (1997-2005) et d’Ahmadinejad. Un Iran donc tributaire de la Révolution islamique qui fit voler en éclats la monarchie en 1979 pour un régime politique clérical, depuis battu en brèche aux élections de 2005.
Si le temps des mollahs est bien révolu, la séparation d’un espace privé féminin d’un autre, public et masculin, s’installe encore jusque dans les gradins du grand stade de Téhéran. Quelle différence entre le lourd portail du Regard, cachant aux curieux la maison bourgeoise iranienne peuplée de femmes, et les barrages policiers de Hors jeu, filtrant les resquilleuses travesties en hommes, le temps d’un match de football ? Les Iraniennes sont interdites de stade, un point c’est tout. Et ce qui n’est l’objet d’aucune loi en a pourtant la force d’airain. Parquées à l’écart, les récalcitrantes les plus têtues tournent en ridicule les arguments de jeunes officiers « commis d’office » pour cette tâche ingrate et dont l’accent trahit l’ascendance campagnarde ou traditionnaliste de la ville de Mashad. Depuis que l’Iran a battu l’Australie chez elle en 1998, le football est devenu un motif de rassemblement social où hommes et femmes furent autorisés, cette fois-là, à « communier » ensemble. Avant que les ayatollahs de la ville sainte de Qom n’évoquent le scandale du (possible) « mélange corrompu entre les deux sexes ».
Toutes ces jeunes filles, tiffosi d’un jour, le visage maquillé aux couleurs du drapeau iranien, sont un peu les filles de Forough (Farlba Kossar), la veuve du Regard. En incise, la réalisatrice Sepideh Farsi saupoudre son récit des images de son arrestation lors des répressions qui suivirent la révolution islamique : les yeux bandés, la geôle dans la pénombre et la peur au ventre peuplent ce film en forme de retour au pays natal. Et le nom du héros, Esfandyar (Hamid-Reza Danechvar), remet en mémoire la Perse dont le cœur bat sous le régime iranien. La réalisatrice fait ainsi référence au Livre des rois, une œuvre littéraire où selon la tradition, un héros, Esfandyar se baigne dans le sang d’un dragon pour devenir invincible : il devra fermer ses yeux pour ne pas les exposer.
Cet aveuglement, au sens propre comme au figuré, est repris dans Le regard et sert de parabole aux deux films. La vue malade d’Esfandyar est le signe de sa cécité politique. Intellectuel (de gauche probablement) autrefois engagé avant de s’exiler à Paris, il compte bien régler son compte à celui qui a donné le groupe contestataire auquel il appartenait. Une vengeance accomplie vingt ans trop tard. Malgré les avertissements d’un ami lui soufflant que l’Iran a changé, Esfandyar s’entête et se trompe de cible : Téhéran est devenue une ville bourgeoise. Figé dans un passé dont il n’arrive pas à faire le deuil, Esfandyar manque les engagements d’aujourd’hui. Celui pour l’égalité hommes femmes dont les plus belles images se confondent avec la victoire de l’Iran sur l’Emirat de Bahreïn. Dans la liesse populaire, les resquilleuses du stade échappent à la surveillance policière pour se fondre parmi les passants rougeoyant à la lumière des feux de Bengale. Libres. Et sans tchador.
Compte rendu : Nicolas Bauche
Pour aller plus loin :
Iran, nouvelles identités d’une république (Bernard Hourcade)
L’Iran contemporain, voyage au pays des mollahs
