Milos Forman a promu Mozart au rang de héros de cinéma dans son Amadeus, faisant tinter le 18e siècle ripailleur aux sons du génie musical et de ses éructations ricaneuses. Aux interrogations de Forman - la vie de Mozart était-elle mozartienne ? -, Kenneth Branagh préfère s’adonner à sa musique, transposant sur grand écran son ultime opéra, La flûte enchantée (1791). Le golden boy du cinéma britannique, dont la carrière se profile depuis presque vingt ans dans l’ombre de Laurence Olivier et de Shakespeare, poursuit ainsi un travail d’adaptation de la scène à l’écran en gommant les impératifs théâtraux pour d’autres cinématographiques. Voilà donc l’univers dichotomique de Mozart qui s’ébat sur un champ de bataille en pleine Première Guerre mondiale, tandis que l’ouverture de l’opéra rythme les avancées de la caméra dans d’interminables tranchées. Le la est donné. Branagh raccorde « the war to end war » (« la der des der ») à la féérie mozartienne.
Mais ce tour de passe-passe lave l’opéra de sa symbolique maçonnique. De l’imagerie voulue par Mozart et son librettiste Emanuel Schikaneder, il ne reste que peu de choses. Le serpent monstrueux menaçant Tamino (Joseph Kaiser) au premier acte fait place à une attaque au gaz mortel et le temple de la Sagesse de Sarastro (René Pape) n’est plus qu’un prosaïque château, où les grands prêtres sont devenus des stratèges militaires. C’est à peine si le mysticisme initial pointe le bout de son nez dans un cimetière aux allures de nécropole où Sarastro, plus débonnaire qu’insondable, appelle de ses vœux la fin du « carnage ». La transposition d’une époque à l’autre est, c’est vrai, la « marque de fabrique » du cinéaste depuis ses débuts, jouant des plaisirs de l’anachronisme dans Beaucoup de bruit pour rien et Peines d’amour perdues. Une autre guerre mondiale (la Seconde) y révélait déjà le courage d’une jeunesse étourdie et immature, engagée dans la Royal Air Force.
S’il n’est pas mélomane, Branagh ne partage pas avec ses protagonistes leur esprit leste et c’est en connaissance de cause qu’il privilégie une lecture de La flûte enchantée à une autre, plus pacifiste que religieuse. Il sacrifie le panthéisme des éléments, cette entente transcendantale entre le ciel et la terre qui, au cours d’une nuit orageuse, a prévalu à forger la flûte enchantée, pour la fraternité des peuples incarnée par la Société des Nations. C’est que les rêves d’une religion naturelle dominée par la Raison se sont évaporés à l’orée du 19e siècle mais que le triptyque politique et irrévérencieux de Mozart est, lui, toujours d’actualité sous les bannières françaises : la liberté de L’enlèvement au sérail, l’égalité du Mariage de Figaro et la fraternité de La flûte enchantée.
Le réalisme éclipse alors la féérie, Verdun prend le pas sur l’opposition de ténèbres de vocalises séraphiques à la lumière maintenue par la voix de basse de Sarastro. Lors de son premier air, l’arrivée de la Reine de la nuit sur un char, en véritable déesse de la guerre, maintient ainsi cette prévalence d’un 20e siècle qui courait à sa perte. Mais derrière cette hybridation du conte opératique et de la réalité historique, peut-être faut-il voir une manière de renouer avec l’esprit des Travaillistes du début du siècle dernier emporté par la figure d’Arthur Henderson, pacifiste éclairé avant l’heure. Un retour en arrière nécessaire car au fond « le bon vieux temps n’est plus. En Mozart, il a fait entendre son dernier chant. » (Nietzsche)
Compte rendu : Nicolas Bauche
